3/ Le parcours du cryptogramme

24 février 2026 0 Par Jean-Claude

La légende veut que, juste avant sa pendaison, La Buse se tourna vers la foule et lança un cryptogramme en criant « Mon trésor à qui sait le comprendre » selon Charles de la Roncière auteur de « le flibustier mystérieux », ou « Pour celui qui le découvrira » selon Pierre Brial auteur de « Trésors pirates de l’Île Bourbon », ou « Mon trésor à qui saura le prendre » selon Emmanuel Mezino auteur du livre du même nom… Bref tous sont d’accord sur le geste mais moins sur les paroles prononcées :-).

De mon côté, et c’est peut-être notre 1er débat, je serais tenté de croire l’inverse. D’une part parce que faire preuve d’une dernière fanfaronnade sur l’échafaud colle bien au personnage. Il en a déjà fait preuve par le passé. Ainsi, lors de son transfert de St Paul à St Denis, en passant dans la Ravine du Malheur, il aurait dit à ses gardiens « Avec ce que j’ai caché ici, je pourrais acheter l’île ».

Extrait d'un article de Lingolia indiquant que le verbe savoir est utilisé dans le sens de pouvoir dans la région du nord

D’une part, comme le confirme le site de Lingolia, parce que l’utilisation du verbe « savoir » à la place de « pouvoir » dans « mon trésor à qui sait le prendre » est purement une expression du nord de la France et qu’il est bien difficile pour une personne d’une autre région de l’inventer.

C’est d’ailleurs pour cette raison que Charles de la Roncière, né à Nantes et vivant à Paris, a préféré corriger l’expression en « à qui sait comprendre ». Cette modification collait de plus parfaitement au fait que La Buse lançait son cryptogramme à la foule. Sauf que : avez-vous déjà essayé de lancer un morceau de papier enroulé (ou pas) ? Au mieux, il va à 1m-1,5m. Au pire, il tombe à vos pieds. Autre question : comment La Buse aurait-il pu faire pour l’écrire ? Il aurait demandé à ses geôliers une feuille de papier, une plume et de l’encre ? Sans oublier, une table et une chaise pour obtenir une écriture conforme ? Sans oublier que, selon les termes de sa condamnation, il est « nu, en chemise » pour se rendre à l’échafaud. Difficile de cacher le cryptogramme à la vue des gardiens.

Ainsi, au risque de briser un mythe, il a peu de chance que le cryptogramme ait été lancé à la foule. Mais le reste est sans doute vrai. Le mythe reste, il est juste un peu écorné.

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Pour connaître la suite du parcours du cryptogramme à travers le temps, il nous faut lire le livre « Trésors du monde, enterrés, emmurés, engloutis » de Robert Charroux. Il nous retranscrit les lettres d’un officier de marine Nageon de l’Estang dit le Butin. Ce surnom lui aurait été attribué suite à la découverte de plusieurs trésors. En effet, lors d’un combat avec « une grosse frégate anglaise, le capitaine (de son bateau) a été blessé et, à son lit de mort, m’a confié ses secrets et ses papiers pour retrouver des trésors considérables enfouis… Il s’est assuré auparavant si j’étais franc-maçon ». Dans une autre lettre testamentaire à son neveu Justin Marius, il indique « Par mon naufrage, j’ai perdu beaucoup de documents. J’ai déjà retiré plusieurs trésors, il n’en reste que quatre enfouis de la même manières par ces mêmes corsaires par la clé des combinaisons et les autres papiers qui te parviendront en même temps. »

Nous reviendrons par la suite sur l’aspect « franc-maçon » du cryptogramme de La Buse et sur les différents documents transmis. Toutefois, au passage, nous notons qu’à l’époque (vers 1750), il restait encore 4 trésors encore enfouis.

De son neveu Nageon de l’Estang, je n’ai retrouvé aucune trace. Par contre, la filiation de son fils nous amène directement vers la famille Savy.

Arbre généalogique de Nageon de L'Estang dit Le Butin le reliant à la famille Savy qui est à l'origine de la "découverte" du cryptogramme

Savy est justement le nom de la dame qui, en 1923, a rendu visite à Charles de la Roncière à la bibliothèque nationale à la recherche d’un ouvrage ésotérique « Les clavicules de Salomon » et en possession de notre fameux cryptogramme. Elle lui expliqua qu’à l’occasion « du reflux des grandes marées, ou du sol lors de la chute de grands arbres, des sculptures et des gravures rupestres d’origine inconnue » sont apparues. « Etait ciselée la tête d’un homme endormi, qu’accompagnaient, à distance, 2 serpents, une urne et un coeur de scorpion. A terre, une tortue sculptée à ras du sol semblait vivante. En relief sur une roche, une tête de serpent se dressait au-dessus d’une femme de pierre… non loin de là, on apercevait l’Oeil d’un monstre. Un chien de chasse, patte levée, évoquait Sirius, et un chien turc au gros ventre rappelait Phocyon… » (extrait de Le flibustier mystérieux). De cette description qui fait aussi partie du mythe, il n’y a aucune photo et personne ne peut en témoigner.

Lors de cette visite, Mme Savy indiqua aussi que le cryptogramme lui a été transmis par son notaire. Selon Robert Charroux, le notaire n’est autre qu’un parent du même nom. A noter aussi dans l’arbre généalogique que le fils, André Ambroise Nageon de l’Estang a déménagé de Port Louis (ile Maurice) vers Mahé (Seychelles). Je me garderai d’en tirer des conclusions hâtives.

Ainsi, ce cryptogramme a voyagé à travers le temps. Reste à savoir comment le fameux capitaine agonisant sur son lit de mort en a pris possession ? L’hypothèse la plus crédible est qu’il s’en est emparé ainsi que des autres documents dans la case de La Buse après son arrestation. Car en effet, il ne s’agit pas que d’un seul document mais de plusieurs. Sans doute, de par la multitudes de bateaux pillés, avait-il l’habitude de garder une trace cryptée de l’emplacement des cachettes.

Et c’est là que vous allez me poser la question : pourquoi aurait-il dit « mon trésor à qui sait le prendre » avec ce verbe « savoir » dans le sens de « pouvoir » ? Et pourquoi La Buse n’a pas récupéré son trésor ? Je vous y répondrais parce qu’il n’a pas su pu le faire.

Liste des éruptions du Piton de la Fournaise qui montre qu'il y en a eu une en juin 1721

Conclusion :

Ainsi moins de 2 mois après avoir réalisé la prise de La Vierge du Cap, une éruption du Piton de la Fournaise. a été constatée et enregistrée par les autorités. La juxtaposition des événements et le mythe de La Buse qui a parcouru le temps jusqu’à aujourd’hui, nous obligent à étudier cette hypothèse. En effet, parfois, la réalité dépasse le mythe. La chance leur avait souri. Il est possible qu’ils avaient peut-être pensé qu’il était plus prudent d’en mettre une partie de côté. Surtout que certains de leurs bateaux étaient en mauvais état. A leur retour, la lave encore chaude avait effacé leurs traces et leurs repères. Prévoyant, La Buse avait-il déjà écrit le cryptogramme ? Mais, à ce point de l’enquête, on ne sait toujours pas si La Buse savait lire, écrire, compter… Pour savoir si cette hypothèse est crédible, il nous faut poursuivre notre enquête sur son enfance en commençant par celui qui va beaucoup l’influencer malgré un sort contraire : commençons par étudier le parcours de son père.


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